Extraits du tome 2

dauphins-banniereExtrait 1

Le clan des Deena-Ja

Je m’appelle Jaanani. Dans le langage des miens, les Grands Dauphins de Méditerranée, ce nom signifie « couleur de lune ». Ma mère, Naani, m’a appelé ainsi parce que je suis né avec la peau blanche. Elle m’a mis au monde il y a un peu plus d’un an.

Je suis le résultat d’une manipulation génétique organisée par Almira, la commandante des Altéantes. Son peuple vit sous les mers et attend son heure pour prendre possession de la Terre. Ils viennent d’une planète aquatique et savent contrôler les espèces marines.

Ils ont peur des Terriens, de leur méchanceté et de leur goût pour la guerre. Certains veulent rester sous la mer et attendre que les Humains soient devenus plus tolérants, mais d’autres, sous le contrôle d’Almira, veulent au contraire les dominer.

Et pour cela, ils cherchent le moyen d’entrer dans leurs pensées, comme savent le faire les Altéantes avec les animaux marins. Almira m’a créé dans ce but. Elle a modifié mes gènes afin que je sois capable de comprendre les pensées des Terriens.

C’est elle qui a capturé ma mère Naani pour la forcer à me mettre au monde dans son laboratoire, l’an dernier. C’était à bord d’un étrange yacht noir, semblable à ceux que les Humains très riches utilisent pour se promener. Ce bateau peut se transformer en sous-marin pour rejoindre en secret le vaisseau des Altéantes caché sous la mer.

Les Humains ne sont pas tous mauvais. Quand ma mère avait été faite prisonnière dans ce yacht, deux enfants et leur père étaient montés à bord pour tenter de la secourir. Il y avait une petite fille de douze ans appelée Cathy et son petit frère de neuf ans : Dorian. Leurs jeunes esprits n’avaient pas encore la barrière mentale que les Humains construisent
dans leurs cerveaux quand ils deviennent adultes. J’ai pu facilement entrer en contact mental avec Cathy puis avec Dorian et leur demander de l’aide. Les Humains appellent cela : la télépathie.

J’ai réussi à m’enfuir vers le large, partant le plus loin possible de la folie dominatrice d’Almira et de celle, toute aussi dangereuse, des hommes et de leurs terribles machines.

Je sais que les enfants ont pu retrouver leurs parents. J’ai senti leur bonheur affluer vers mes sens grâce au fil télépathique qui relie désormais nos cerveaux. J’avais fait la promesse à Cathy et à Dorian de venir les retrouver en mer quand leur père retournerait à son étude des animaux marins. C’était il y a deux mois.

Mais le temps a passé et je ne suis pas encore rentré de mon voyage pour explorer les océans. J’ai bien trop peur de me rapprocher seul de la côte, maintenant que la saison d’été est sur le point de revenir.
Lorsque les grandes chaleurs reviennent autour de la Méditerranée, les Humains deviennent comme fous : ils se rassemblent tous sur les plages du littoral, se resserrant le plus possible les uns contre les autres.
Ils laissent leur peau si fragile brûler au soleil, se frottent le corps avec des huiles aux odeurs étranges qui viennent souiller le goût de la mer et jettent toutes leurs saletés dans l’eau.

J’ai maintenant rejoint le groupe des Grands Dauphins de Deena, la femelle à la nageoire coupée qui dirige notre clan.

Nous sommes trente et un dauphins. Nous formons le clan des Deena-Ja : les dauphins de la Lune. Notre clan s’appelle ainsi parce que nous voyageons toujours de nuit quand la lune éclaire de ses feux la surface des flots.
J’ai eu beaucoup de chance d’être accepté dans ce clan et de ne pas rester un dauphin solitaire comme cela arrive souvent quand nous avons le malheur de perdre notre famille.

Deena est impressionnante de force et de beauté. Elle saute plus haut et plus loin que n’importe lequel d’entre nous. Sa nageoire dorsale est coupée à la moitié de sa hauteur (un souvenir d’une hélice de hors-bord),
mais cela ne la gêne nullement pour fendre les flots de toute la puissance de ses trois mètres cinquante de longueur. Elle est plus grande que tous les mâles de notre groupe et sait mieux que personne nous diriger en évitant tous les pièges.

Elle est entourée par ses deux fils, Noda et Bartu, qui ont respectivement trois et quatre ans d’existence. Ils ont été jaloux au début quand Deena m’a accepté parmi eux, mais je leur ai expliqué que mes parents, Tanos et Naani, n’étaient pas morts et que je retournerai bientôt auprès d’eux, dès que j’aurai trouvé le moyen de les libérer. Ils ont alors bien voulu me laisser entrer dans le clan pour une période limitée, à la seule condition que je leur laisse toujours une partie de ma pêche en gage de soumission.

Notre clan suit actuellement un banc de barracudas en migration et nous avons fort à faire pour ne pas perdre leur trace, car ces petits malins essaient chaque nuit de nous fausser compagnie. Mon rôle est de rabattre les poissons vers Deena et ses fils qui sont les premiers à pouvoir se servir. Viennent ensuite les femelles enceintes et celles qui ont des petits. Enfin, si le banc ne s’est pas encore dispersé, les jeunes mâles ont à leur tour le droit de se nourrir. Je figure bien entendu parmi les derniers, mais j’accepte cette contrainte sans protester, car je suis bien trop content de ne pas avoir à chasser tout seul, ce qui serait
beaucoup plus difficile. Et je n’oublie pas d’apporter mes deux premiers poissons aux fils de Deena comme le veut notre accord.

Durant les premiers jours de mon entrée au clan des Deena-Ja, j’ai usé une bonne partie de mes forces pour rabattre plus de poissons que nécessaire.
Il fallait que je montre aux autres de quoi j’étais capable. Et mon sonar est particulièrement efficace. Je crois que c’est grâce à Almira qui a trouvé le moyen d’amplifier l’émission de mon système d’écholocation.
Grâce à lui, je peux émettre des ondes très loin dans l’eau et localiser les poissons avant tout le monde. Un peu comme le font les radars des Humains. Je me suis rapidement fait une belle réputation de rabatteur et Deena est même venue me féliciter pour mon travail.

Lors de nos rares périodes de sommeil, quand le banc des barracudas cesse de s’enfuir pour prendre quelques heures de repos, nous pouvons à notre tour arrêter de nager pour laisser notre cerveau se désactiver.

Comme tous les dauphins, nous ne dormons jamais complètement. Une partie de notre cerveau reste éveillée afin de nous permettre de continuer à flotter et à respirer à la surface. Puis l’autre partie se repose à son tour tandis que la première redevient active. J’ai expliqué au clan que les Humains ne procèdent pas ainsi : ils sont obligés de s’endormir totalement.
Ils ne contrôlent plus du tout leur corps. C’est même pour cela qu’ils sont obligés de se construire des abris afin de se protéger de touteagression pendant qu’ils sont inconscients.

Mes connaissances sur les Humains impressionnent les autres membres du clan et je crois que c’est aussi pour cela que Deena m’a accepté dans son groupe. Même si elle refuse de m’en parler, je crois qu’elle a eu des contacts avec les hommes autrefois et que cela lui a laissé quelques souvenirs inoubliables.

Alors, tous les matins quand le jour se lève enfin, je réponds aux questions que l’on me pose. J’explique aux plus jeunes que mon esprit est capable de rester en contact avec celui de Cathy et de Dorian. C’est ainsi que j’ai pu tout apprendre des Humains, en puisant simplement dans la mémoire de ces deux enfants. J’ai appris des choses absolument extraordinaires sur cette espèce. Mais heureusement, notre esprit est beaucoup mieux
construit que celui de ces pauvres bipèdes, sans quoi je n’aurais eu aucune chance que l’on croit mes explications.

Nous avons la capacité d’échanger nos informations beaucoup plus vite que les hommes. Il nous suffit d’émettre des cliquetis pour que nos voisins reçoivent les images que nous voulons leur montrer.

Inutile de former des mots pour décrire une situation ou un lieu: nous envoyons toute l’image et celui qui la reçoit obtient instantanément tous ses détails. L’information passe à toute vitesse d’un cerveau à l’autre. Bien sûr, cela ne suffit pas. Quand il faut expliquer, nous
avons besoin aussi de former des phrases, des mots.

Mais si expliquer est simple, comprendre est beaucoup plus difficile.

Par exemple, j’ai montré au clan des images de ces immeubles gigantesques que les hommes construisent les uns contre les autres dans ce qu’ils appellent des villes. Mes amis ont tous été stupéfaits d’apprendre que les Humains dorment et vivent dans ces petites boîtes de pierre et de métal appelées appartements, entassés les uns avec les autres dans de minuscules pièces.

Et pourtant, ces mêmes Humains ne se supportent pas entre eux. Ils ne doivent pas faire de bruit, ne doivent pas regarder ce que font leurs voisins et évitent parfois même de les croiser lorsqu’ils sortent de chez eux.

Comment faire comprendre à mes amis, qui vivent nuit et jour en groupe les uns contre les autres, jouant dans les vagues et se caressant entre deux sauts, que ces Humains qui ne se supportent pas font pourtant tout pour vivre les uns sur les autres ?

Après quelques jours de navigation, j’avais pu discuter avec tout le clan. Bien peu des miens avaient eu de vrais contacts avec les Humains,
mais tous savaient que ces êtres à deux pattes étaient aussi dangereux qu’un requin, aussi fourbes qu’une murène et aussi voraces qu’un troupeau d’orques. Plus petits que nous, maladroits et ridicules dans l’eau, incapables de comprendre les sentiments que tous les animaux échangent entre eux,
les Humains étaient pourtant redoutés de tous et la simple évocation de leur nom faisait naître des émotions de peur qui se propageaient à tout le clan.

Nous étions en permanence sur le qui-vive. Notre plus grande peur étant de croiser l’un de ces filets dérivants que les Humains laissent flotter dans l’eau et que nos sonars ne parviennent pas toujours à détecter à temps. Nombre de nos amis sont déjà morts noyés dans ces terribles pièges, incapables de se dépêtrer des mailles invisibles qui les empêchent de remonter respirer à la surface.

Nous suivions la côte depuis plusieurs jours, restant à bonne distance du territoire des Humains, croisant de temps à autre de grands bateaux qui laissaient dans leur sillage une épouvantable odeur de pétrole. De jour comme de nuit, il nous suffisait d’écouter les ondes émises par les vagues venant se briser sur les rivages et revenant en écho vers nos capteurs sensoriels, pour savoir avec exactitude où et à quelle distance se trouvait la côte.

Deena nous guidait. Sa mémoire connaissait par cœur tous les dessins de toutes les côtes de Méditerranée et ceux de bien d’autres mers. Elle savait nous guider avec précision vers les courants les plus favorables.
En goûtant l’eau, elle reconnaissait la région que nous traversions.
En se fiant aux étoiles, elle savait s’orienter pour préparer notre itinéraire du lendemain. Et, plus important que tout sens de l’orientation, son sonar avait acquis au fil des ans, une incomparable expérience lui permettant de reconnaître à grande distance quelle variété de poissons se trouvait à portée de nos estomacs insatiables.

Le banc de barracudas que nous pourchassions depuis deux lunes commençait à devenir trop clairsemé. Si nous continuions à en prélever trop de membres, ils finiraient par se séparer définitivement et nous n’aurions plus de quoi nous nourrir. Pire, en les exterminant, nous risquions de leur ôter toute chance de se reproduire. Et un dauphin connaît trop bien l’importance du renouvellement d’un cheptel pour se comporter ainsi. Deena était donc
en quête d’un autre banc de poissons pouvant nous permettre de continuer notre route.

Car nous avions un but : le clan des Deena-Ja, comme tous les ans à la même époque, rejoignait le Ja-Laaba, le site où tous les couples de notre clan venaient se reproduire, un lieu magique où la nourriture abondait, où l’eau avait le goût parfait et la température idéale, un
paradis où personne ne viendrait nous chasser.

Je n’avais pas encore l’âge de me reproduire et encore moins de compagne pour le faire, mais je devais me joindre provisoirement à ce clan, du moins tant que je n’aurais pas réussi à convaincre d’autres dauphins de se rallier à ma propre quête.

Car j’ai choisi ma destinée. La vie m’a fait le don de pouvoir communiquer avec les Humains. Il est temps de leur montrer que nous autres dauphins sommes au moins aussi intelligents qu’eux, voire plus dans certains domaines.

Bien sûr, nous n’avons pas de main comme eux pour prendre et créer des outils. Bien sûr, nous n’avons pas de territoire à défendre, pas d’armes pour vaincre nos ennemis, pas de construction impressionnante à montrer aux autres races.

Mais nous avons de prodigieuses connaissances sur la Terre, la vie et les ondes qui parcourent l’espace entre les mondes. Nous avons aussi beaucoup de choses à apprendre à ces Humains qui semblent passer leur temps à s’entre-tuer.

Si j’arrive à les convaincre de notre intelligence, alors j’arriverai aussi à les mettre en garde contre Almira et les siens et à éviter que les Altéantes ne prennent le contrôle de la Terre. Mais il ne sera pas facile de demander aux miens de prendre parti dans ce qui ressemble de plus en plus à un conflit entre deux races. Nous autres dauphins vivons dans les océans depuis des millénaires. Nous étions déjà là avant que l’être humain ne se mette à envahir les continents. Avec les autres cétacés, nous dominions toutes les autres espèces marines alors même que l’homme préhistorique en était encore à essayer de faire du feu.

Mais j’ai été créé avec la capacité d’entrer dans le cerveau des Humains et cela me donne naturellement le rôle d’ambassadeur auprès de leur monde étrange. Deena l’a bien compris et respecte mon choix, même si elle considère que je n’ai strictement aucune chance de réussir une telle mission.

Mani-Lia, la jeune femelle de deux ans qui est la nièce de Deena, semble la plus convaincue par mon projet. Cela fait plusieurs fois qu’elle vient nager près de moi lorsque nous nous amusons à surfer les vagues créées par l’étrave des grands navires sillonnant la Méditerranée.

Ces énormes constructions flottantes sont un fréquent sujet de discussion parmi les dauphins. Nous avons du mal à comprendre pourquoi les Humains créent d’aussi lourdes embarcations, incapables de se glisser avec agilité dans l’eau et qui heurtent chacune des vagues de la mer, poussant devant elles une quantité absolument invraisemblable de liquide pour parvenir à avancer avec une lenteur exaspérante.

Nous ressentons dans tout notre corps les vibrations émises par les machines cachées au plus profond de ces monstres de métal et notre odorat,
pourtant si peu développé, parvient même à sentir à distance les épouvantables émanations laissées par le carburant qu’elles brûlent.

Mais qu’importe la maladresse des Humains, ils parviennent tout de même à faire avancer ces drôles d’engins appelés cargos (j’avais expliqué ce terme à mes amis) qui créent devant eux d’énormes vagues très pratiques pour nous permettre d’économiser nos forces lors de notre longue transhumance vers le Ja-Laaba.

Mani-Lia venait à côté de moi pour prendre de l’élan et sauter hors de l’eau à proximité d’une de ces vagues d’étrave. Elle replongeait ensuite avec beaucoup d’adresse pour se retrouver devant la vague créée par le cargo, juste à l’endroit où l’onde nous poussait vers l’avant sans que nous ayons besoin d’utiliser nos muscles. C’était un jeu grisant et amusant,
mais qui pouvait aussi se révéler dangereux comme nous l’avait expliqué Deena. Elle avait déjà vécu un épisode où des êtres humains munis d’une sorte de long bâton de métal s’étaient amusés à lui tirer dessus depuis le pont du cargo, sans aucune raison apparente. Elle avait vu le sang jaillir du flanc de son compagnon de l’époque qui avait coulé dans les
profondeurs de l’océan sans qu’elle ait eu le temps de venir à son secours.
Depuis ce drame, Deena refusait de s’approcher de ces monstres de métal et préférait user ses forces à nous suivre en nageant au loin, émettant un sifflement d’alerte dès qu’elle voyait la silhouette d’un bipède apparaître à la proue des navires.

J’avais beau avoir tenté de la rassurer en lui disant que je ressentais de manière parfaitement claire l’état émotionnel de chacun de ces Humains et que je pouvais donc avertir si l’un d’eux avait des pulsions agressives, elle n’avait rien voulu savoir, encore traumatisée par cette expérience passée.

Mani-Lia n’avait pas cette crainte. Elle voulait surtout jouer avec moi et me montrer sa force et son agilité, s’amusant par moments à faire une pirouette complète avant de retomber dans l’eau, pour le plus grand plaisir des Humains qui nous observaient depuis leur bateau. Surveillant l’aura mentale de ces hommes, je prenais le temps de répondre à ses questions.
Et elle était d’une curiosité insatiable !

— Tu ressens vraiment leurs pensées ? me demanda-t-elle un jour alors que nous surfions devant la proue d’un tanker qui passait près de l’île de Pantelleria, entre la Sicile et la Tunisie.

— Uniquement si je me concentre sur l’un d’eux. Tu vois cet Humain avec un pantalon jaune à l’avant du tanker ?

— C’est quoi, un « pantalon » ?

— Un morceau de tissu qui couvre le bas de son corps. Les Humains ne se montrent pas nus lorsqu’ils ne sont pas seuls avec leurs femelles. Et encore, c’est plus compliqué que cela. Disons que cela leur évite d’avoir froid…

— Mais le soleil brille très fort, pourtant… Ils ne devraient pas avoir froid. Nous sommes bien dans l’eau, nous… Et elle est bien plus froide.

— Ils peuvent avoir froid ou chaud très rapidement. Ils ne supportent pas de fortes différences de température, comme nous.

— On se demande vraiment comment ils ont fait pour dominer les autres espèces en étant si fragiles !

— Tu voulais savoir si je comprenais leurs pensées, je crois ?

— Oh oui ! Dis-moi à quoi pense ce drôle de bipède avec son pantalon…

— Son esprit est assez flou… Il nous trouve amusants. Il croit qu’on joue à sauter sur les vagues !

— Quel idiot ! Je voudrais l’y voir, lui, s’il devait nager comme nous durant des heures pour traverser la mer !

— Il en serait bien incapable. Les Humains savent très mal nager et, quand ils y arrivent, c’est pour taper l’eau de leurs bras et de leurs jambes sans presque avancer.

— Les pauvres !

— Maintenant, il pense qu’il va bientôt pouvoir aller manger… Et il pense aussi à sa femelle et à ses petits… Il dit qu’il voudrait que son travail soit déjà terminé…

— Son « travail » ? C’est quoi, un travail ?

— C’est une notion assez compliquée. Les Humains passent leur temps à échanger des choses entre eux. Ils donnent des morceaux de métal ou de papier qu’ils appellent de l’argent. En échange, ils reçoivent les choses qu’ils voulaient obtenir. Pour avoir cet argent, ils doivent faire des choses précises, par exemple rester sur un bateau pendant des jours à regarder les dauphins sauter sur les vagues. Ils appellent cela, un « travail ».

— Je n’ai rien compris…

— Je t’avoue que c’est encore assez confus pour moi aussi. Cet Humain par exemple est parti il y a plusieurs lunes de chez lui en laissant sa femelle et ses petits pour voyager sur ce bateau et gagner de l’argent.

— Et à quoi lui servira cet argent ?

— A nourrir sa famille, si j’ai bien compris.

— C’est idiot ! Il n’a qu’à emmener sa famille avec lui sur ce bateau, pêcher des poissons et il pourra les nourrir.

— Je crois que c’est plus compliqué. Avec les Humains, c’est toujours plus compliqué…

— Et tu veux vraiment entrer en contact avec ces étranges animaux ?
Tu n’as pas peur qu’ils te fassent du mal ?

— Je sens que c’est mon destin, lui répondis-je simplement, en continuant à sauter les vagues d’étrave.

— Tu n’arriveras jamais à les comprendre complètement. Ils vivent sur la terre et, nous, dans la mer… Nous ne sommes pas dans le même monde.

— Si justement, Mani-Lia : le monde de la terre et celui de la mer appartiennent tous deux à Gaïa, notre planète. Et l’être humain est maintenant persuadé de dominer les deux. Si nous ne faisons rien, il continuera à nous traiter comme de simples animaux.

— Mais nous sommes des animaux ! Et eux aussi ! Regarde ce bipède en pantalon : il est en train d’uriner dans l’eau. Ce n’est qu’un animal avec un ridicule petit appendice.

Je vis du coin de l’œil la silhouette du marin qui avait ouvert la braguette de son pantalon et urinait par-dessus le bastingage du navire. Son voisin avait l’air de trouver cela très drôle. Il tenait dans sa main une petite bouteille de verre. J’avais appris ce que c’était : l’homme était en train de boire un breuvage qui contenait un produit appelé alcool. Cela changeait l’humeur des Humains et pouvait les rendre dangereux. Je préférai éloigner mon amie avant que l’un de ces marins n’ait une mauvaise idée dans la tête.

— C’est un animal doté d’un cerveau terriblement inventif. C’est pourquoi nous devons nous en méfier. Viens avec moi, je sens que cet Humain va bientôt avoir un comportement agressif envers nous.

— Tu crois vraiment ?

Au même moment, je vis l’homme jeter vers nous de toutes ses forces la bouteille de verre qu’il venait de vider. Le petit objet tomba assez loin et disparut dans la mer sans aucune conséquence. Mais j’avais senti l’agressivité contenue dans ce geste et j’insistai pour que Mani-Lia sorte de la vague d’étrave.

Nous nous éloignâmes tous deux en battant vigoureusement de nos puissantes nageoires caudales et rejoignîmes Deena, qui nageait à bonne distance.
Les autres membres du clan changèrent aussitôt de cap pour se rapprocher de nous. Ils avaient entendu le sifflement d’alerte que j’avais émis et, comme à chaque fois qu’un membre de notre clan était agressé, ils venaient se mettre autour de celui qui était en danger. Chez nous, la solidarité est une règle de vie très importante.

Les trente dauphins du clan Deena-Ja se retrouvèrent autour de moi et se mirent à cliqueter à toute vitesse entre eux pour s’informer. Je dus attendre qu’ils se soient calmés pour leur expliquer l’incident. Je sentais que je tenais là une bonne occasion pour mettre en avant mon projet personnel.

— Que s’est-il passé ? s’enquit Deena en résumant la question que tous se posaient.

— Rien de bien grave. L’un des Humains qui nous regardait depuis l’étrave de son navire nous a jeté un petit objet.

— Il voulait probablement jouer, émit Noda, le fils cadet de Deena.

— Non, je ne crois pas, répondis-je en envoyant aux miens l’image mentale d’êtres humains en train de s’enivrer avec des bouteilles d’alcool.

Encore une fois, si les miens comprenaient parfaitement le sens des images envoyées par écholocation vers leurs cerveaux, ils se montrèrent incapables de comprendre la raison qui poussait ces bipèdes à s’enivrer.

Mani-Lia fut la première à réagir.

— Mais pourquoi boivent-ils ce produit s’il leur fait perdre la raison ?

— L’alcool semble leur donner une bonne excuse pour ne plus respecter toutes les règles sociales qu’ils ont érigées entre eux.

— Tu veux dire qu’ils aiment désobéir ?

— C’est plus compliqué que cela… Certains boivent simplement pour faire comme leurs compagnons. D’autres boivent pour se donner du courage, par exemple quand une femelle ne veut pas d’eux ou qu’ils n’osent pas aller vers elle. Je n’ai pas encore compris tous les mystères de leur cerveau. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ils peuvent devenir dangereux
lorsqu’ils ont trop bu.

— Et c’est dans l’esprit des enfants Humains que tu as vu tout cela ?

— Les Humains passent leur temps à regarder des images d’autres Humains qui apparaissent sur des écrans. Cela leur permet de savoir ce que font leurs semblables. Et dans la mémoire de ces enfants, j’ai vu des images montrant des Humains en train de boire… expliquai-je laborieusement.

— Et tu voudrais qu’on essaie de dialoguer avec des animaux aussi bizarres ?
fit Deena en cliquetant de dégoût.

Autour d’elle, les autres émirent eux aussi des cliquetis désabusés.
Ce qu’ils venaient d’apprendre sur le comportement des Humains ne leur donnait vraiment pas envie de plus les connaître.

Mais je n’avais pas l’intention d’abandonner l’idée de les convaincre.

– Les Humains sont des êtres très compliqués, c’est vrai. Mais ils sont aussi capables de s’organiser entre eux pour fabriquer ces navires que vous voyez passer sur les flots. Nous ne savons pas tout ce qu’ils ont pu créer sur les continents. Mais j’ai vu leurs villes, leurs véhicules qui planent dans les airs, toutes les constructions bizarres qu’ils ont construites sur les rivages…

Et j’envoyai l’image de la ville de Monaco à tous mes compagnons. Les dauphins ressentirent dans leur esprit ce que je leur projetais par mes cliquetis. Il y avait une forte impression de puissance qui se dégageait de ces images de buildings serrés au-dessus de la mer, survolés par une sorte de bourdon géant aux fines ailes de métal qui tournoyaient à toute allure en cercle au-dessus de sa tête transparente. Et la vision des grands bateaux blancs ancrés dans le port de Monaco leur rappela à tous que les Humains n’étaient pas de simples bipèdes revêtus de tissus.

— Nous savons déjà tout cela, fit Deena en chassant l’image de ses pensées. Inutile de nous rappeler tout ce que les Humains peuvent faire. Mais leur esprit est trop torturé. Ils ne savent rien de la beauté et de l’intelligence de Gaïa. Ce ne sont que des singes savants qui s’entourent de machines pour camoufler leur peur de la vie.

— Les Altéantes m’ont créé pour que je sois capable de comprendre leur esprit, leur rappelai-je.

— Nous ne devons pas intervenir dans le conflit qui se prépare entre les Humains et les Altéantes, trancha Deena en remuant nerveusement sa nageoire caudale.

— Ton esprit est-il capable de deviner le futur ? demandai-je à la grande dauphine.

— J’ai simplement laissé mon esprit imaginer les conséquences de la situation actuelle. Tu sais bien que les cétacés peuvent ressentir les flux de Gaïa. Si elle nous envoie des images de ce que pourrait être un conflit entre les Altéantes et les Terriens, alors c’est qu’elle a compris avant nous que ce conflit allait arriver.

— J’ai moi aussi laissé mon esprit ressentir les ondes de notre planète. Et elles me disaient que le conflit pouvait être évité grâce à l’intervention du peuple des cétacés…

— Nous ne sommes que des enfants de Gaïa. Notre planète est notre mère. Elle nous nourrit. Et quand nous mourrons, elle reprendra nos corps pour fabriquer d’autres de ses enfants. Comment peux-tu dire quel futur Gaïa a choisi pour nous ? gronda Deena en sifflant furieusement.

Instinctivement, les autres dauphins s’écartèrent de moi. Il n’était jamais bon de rester à côté de quelqu’un qui osait défier Deena.

— Je ne prétends pas connaître le futur. Personne ne le peut. Mais les voies du temps ont plusieurs chemins. L’un de ces chemins mène au conflit.
Un autre mène à la paix. Les dauphins ont toujours cherché à rester loin des conflits créés par les Humains. Mais aujourd’hui, les choses ont changé. Grâce au pouvoir que m’ont offert les Altéantes, nous pouvons enfin faire comprendre aux Humains qu’ils se trompent…

— Je n’aurais peut-être pas dû t’accueillir dans notre clan, fit Deena. Depuis ton arrivée, tu cherches à convaincre les miens de venir vers les Humains. Tu nous mets en danger !

— Nous ne pourrons pas toute notre vie chercher à les fuir.

— C’est pourtant ainsi depuis la nuit des temps. A chaque fois que l’un des nôtres a été envoyé comme ambassadeur vers les Humains, il a été soit capturé, soit rejeté par les bipèdes. Aucun d’eux n’a jamais réussi à leur montrer notre intelligence. Nos esprits sont trop différents.
Nous ne pourrons jamais les comprendre. C’est ainsi et c’est Gaïa qui l’a voulu.

— Je sais quelle est la douleur qui te ronge, fis-je doucement. Ton compagnon a été la victime de ces Humains et il est normal que tu ressentes de mauvais sentiments à leur égard. Mais je t’assure que tous ne sont pas ainsi. Je t’ai raconté comment Cathy, Dorian et leur père m’ont sauvé la vie. Je t’ai fait ressentir les émotions qu’ils avaient à mon égard.
Ton esprit sait qu’il existe aussi de bons sentiments dans les esprits compliqués de ces Humains.

— Leur espèce est trop jeune. Elle n’existe pas comme nous depuis des millions d’années. Il lui reste beaucoup de chemin à parcourir avant d’acquérir notre sagesse. Ce sont des enfants. De dangereux enfants…

— Justement. Nous pouvons les aider à grandir. Ils ne savent pas encore que Gaïa existe. Ils croient à des Dieux venus d’autres planètes. Si personne ne leur vient en aide, alors les Altéantes finiront par prendre le contrôle de leurs esprits.

— Ce n’est pas aux dauphins d’intervenir. Nous sommes libres depuis des millénaires, justement parce que nous avons su éviter les conflits.

— Je ne suis qu’un petit dauphin sans expérience, fis-je humblement. Je suivrai les ordres que tu voudras bien me donner. Mais chaque jour qui passe me permet d’en apprendre davantage sur eux. J’ai pu aujourd’hui avertir à temps Mani-Lia, parce que je lis dans leur cerveau. Laisse-moi continuer à en apprendre plus sur eux. Je pourrai ainsi dénouer tous
les pièges qu’ils voudraient nous tendre…

— Je t’ai accueilli dans mon clan justement parce que tu avais ce pouvoir, jeune Jaanani. Mais prends garde à ne pas en abuser, sans quoi je serai obligée de te bannir.

— J’y veillerai, promis-je, comprenant qu’il valait mieux ne pas insister pour l’instant.

— Reprenons notre route, l’incident est clos, ordonna la grande Deena.

Et d’un seul coup de sa puissante queue, elle se propulsa hors de l’eau, retrouvant instinctivement le bon cap, immédiatement suivie par tous les autres qui se mirent à cliqueter de joie, trop contents de reprendre la route de l’aventure.

J’avais échoué dans ma tentative pour rallier d’autres dauphins à ma cause, mais c’était de ma faute. Ils ne pouvaient percevoir tout ce que je connaissais sur les Humains. Cette conclusion s’imposa à moi comme une évidence : j’étais le seul qui pouvait réellement faire changer le cours des choses. Tout en m’élançant à leur suite, je me mis à réfléchir aux conséquences de cette révélation.